La « zone grise » ou comment nous avons intériorisé la culture du viol

      «Ça m’est déjà arrivé d’être dans cette situation où je veux aller plus loin et elle non, on a fait la première partie et elle est là « ah, mais non, je peux pas ». Donc je l’ai relancé, et au petit matin, j’ai eu ce que je voulais. […] Dès qu’on me dit non, ça me motive encore plus d’y aller. […] Pour moi le « non » d’une fille c’est limite, pas excitant, mais ça me motive en tout cas.»

     Voici ce que répond un jeune homme interrogé dans le documentaire « Sexe sans consentement » de Delphine Dhilly , qui s’efforce de sensibiliser à une notion (1) peu connue de la thématique du consentement sexuel, à savoir la « zone grise ». Vous est-il déjà arrivé de coucher avec un partenaire par peur, culpabilité, sentiment de devoir « finir ce qu’on a commencé », ou même par « flemme » de lui dire tout simplement « non » ? Vous êtes alors déjà tombés dans la « zone grise ». Celle-ci est définie comme un rapport sexuel où l’un des deux partenaires « n’est pas à l’aise dans la situation, mais ne s’y oppose pas verbalement ni physiquement » ou lorsqu’une « personne qui, n’ayant pas rencontré d’opposition verbale ni physique, présuppose que l’autre est d’accord. (2) ». Cela renvoie à toutes « les pressions, hésitations et zones de flou qui peuvent entourer une personne, et brouiller la « validité » de son consentement. ». Ce terme étant très controversé, il s’agit ici de présenter les différents points de vue à son sujet afin que chacun puisse se faire sa propre opinion ; mais surtout de sensibiliser pour que chacun en prenne conscience et entame sa déconstruction personnelle.

     L’enjeu de l’utilisation de ce terme tourne autour du potentiel qualificatif de « viol » que certains lui apposent. Avoir une relation sexuelle pour faire plaisir, par convention, par peur de décevoir, est-ce un viol ? Dans tous ces cas-là, il subsiste toujours une absence de consentement. Qui ne dit mot consent ? Dans cette situation, l’agresseur ignorerait son statut tout comme la victime, que certains vont jusqu’à décrire comme à la fois victime et agresseur envers elle-même. Ici, la personne non consentante n’exprimerait pas son absence de désir et l’autre partenaire, peut-être par habitude, continuerait l’acte sans jamais remettre en question le consentement. Il est nécessaire de rappeler qu’un consentement est toujours temporaire. Coucher régulièrement avec un individu ne signifie pas que toute demande de rapport sexuel recevra une réponse favorable systématique et automatique. Comme le rappelle une jeune fille interrogée dans le documentaire « Sexe sans consentement », demander clairement en plein milieu de l’action « est-ce que tu as envie de coucher avec moi ? » ça ne se fait pas, cela passe pour non naturel. Alors, considérer le consentement comme allant de soi fait-il de nous des violeurs ? Ou alors devons nous plutôt interroger les normes que nous avons intériorisé et qui nous forcent inconsciemment à accepter ce dont nous n’avons pas envie ?

     Pour certains, le terme de « zone grise » ne devrait même pas être employé car il
signifierait que le consentement pourrait être parfois flou. Il serait à tort utilisé pour décrire des situations ne correspondant pas à l’image traditionnelle que l’on peut se faire du viol : une personne violente qui en menace une autre dans un endroit sombre pour l’obliger à avoir des relations sexuelles avec elle. Parler de « zone grise » permettrait de déculpabiliser ceux que certains appellent « violeurs ». Ainsi, l’utilisation de ce terme permettrait, selon la philosophe Geneviève Fraisse, de dédouaner les agresseurs en entretenant un flou autour d’une situation de viol (3). L’invisibilisation de cet acte toucherait autant les agresseurs, inconscients d’avoir agit sans le consentement de leur partenaire, que les victimes. C’est ainsi que la psychiatre Muriel Salmona (4) montre que les victimes qu’elle a reçu dans son cabinet n’avaient pas conscience d’en être unes et que parfois coucher avec son partenaire régulier sans consentement relevait selon elles plus du devoir conjugal que du viol. L’imaginaire autour de ce terme (violence, menace…) peut expliquer pourquoi certaines ne souhaitent pas se considérer comme « violée » dans la mesure où l’acte s’est effectué avec un proche avec qui elles ont déjà consentis plusieurs fois par exemple. C’est pourquoi, une des victimes s’exprime justement dans le documentaire en expliquant que « les filles ont besoin de se dire qu’elles ont été violées sinon ça n’est pas en adéquation avec le malaise qu’elles ressentent. Il faut peut-être changer la définition que tout le monde a du viol, que le viol c’est quelque chose de plus ordinaire et de commun qu’on ne pense

    Cependant, sans nier la gravité de problèmes, d’autres sont plus réservés pour désigner le passage dans la « zone grise » comme un « viol ». Ainsi dans le documentaire, une des victimes s’exprime en ces termes : « J’avais l’impression d’usurper une place de victime à laquelle je pouvais pas prétendre ». Et c’est bien ça le problème : le nombreux de victimes et d’agresseurs au sein de cette « zone grise » est alarmant. Le fait que la situation ne reproduise pas le schéma classique du viol vient à réduire la violence symbolique de l’action. Ne plus avoir envie en plein milieu de l’acte serait prohibé puisqu’on doit « toujours finir ce qu’on a commencé », ne pas vouloir coucher un soir avec son ou sa petit.e ami.e serait interdit puisque « c’est mon/ma copain/copine et que je dois lui faire plaisir ». C’est ainsi que certains considèrent qu’il ne s’agit pas ici de pointer du doigt les agresseurs mais plutôt les normes sociales qui nous transformeraient en violeurs et en « victime consentante ». Pour la chercheuse Alice Debauche (5), il s’agirait plutôt de contraintes sociales que nous nous imposons à nous même. Avoir embrassé un garçon à une soirée à 23h m’interdirait de refuser ses avances sexuelles à 4h du matin car « ça ne se ferait pas ». On nous apprendrait dans l’acte sexuel à ne pas pouvoir refuser, à devoir toujours être dan la performance : en quelques sorte à avoir des comptes à rendre. Ainsi, la « zone grise » rejoindrait la « culture du viol » dans la mesure où ça ne serait qu’une énième expression de prétendus devoirs conjugaux, de devoirs moraux qu’on s’impose à nous mêmes lors des relations sexuelles. Ici, tous les signaux du consentement seraient systématiquement brouillés jusqu’à nous faire intérioriser cette forme de culture du viol.

     Lorsque j’ai découvert que ce concept de « zone grise » existait, j’ai enfin pu mettre des mots sur quelque chose qui m’avait toujours questionnée sans comprendre qu’il s’agissait d’une construction. Forcément, après avoir lu plusieurs articles, regardé des documentaires sur cette « zone grise », je me suis repassée toutes mes aventures dans ma tête et me suis demandée : n’y a-t-il pas eu des fois où moi-même j’ai été victime de la zone grise ? Et dans ce cas, y-a-t-il eu des fois où j’ai moi même pu être agresseuse sans le savoir ? Dans toutes ces recherches, j’ai constaté que je n’étais pas la seule à mettre questionnée après la découverte de ce concept ; déjà parce que, je pense, que grand nombre d’entre nous se sont déjà retrouvé dans cette zone grise mais que surtout, cela remettait en question tout une perception du concept de « viol » qu’on nous avait inculqué. Ainsi, ce comportement qui suppose que souvent le consentement irait de soi serait celui de gens ordinaires, simplement influencés par leur milieu social et leur environnement médiatique. Delphine Dilly, réalisatrice du documentaire « Sexe sans consentement » parle alors de « toutes ces injonctions sociales dans lesquelles baignent les filles depuis la naissance. C’est dans nos manières, notre éducation : il faut faire plaisir aux garçons. ».

 

   «On va pas mettre tous les mecs en prison. La clé c’est l’éducation, la sensibilisation et surtout la communication et la confiance. […] On a une image du sexy, du mec qui vient et qui te prend, il faut juste évoluer dans nos codes de ce qui est excitant ou pas. La communication et dire les choses clairement ça devrait pas être un frein à l’excitation et au plaisir» confie une des victimes dans le documentaire. Peut-être alors que pour sortir de la zone grise, il s’agirait tout d’abord de connaître son existence et de questionner les rôles de genre au sein des rapports sexuels ?

Camille Le Roy

(1) En intégralité sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=8Lqye0w4MH8

(2) Clémence Bodoc, « Culture du viol, consentement et « zone grise » », publié sur Madmoizelle, 2014.

(3) Personnellement, j’utiliserai cette expression car pouvoir mettre des mots sur une situation me paraît essentiel afin de lutter contre et de la problématiser en terme d’acte à combattre. Pouvoir désigner un problème est à mon sens la première étape afin de faire en sorte qu’il n’existe plus.

(4) Voir notamment Muriel Salmona, Manifeste contre l’impunité des crimes sexuels, 2017

(5) Alice Debauche, Christelle Hamel, Violences contre les femmes, Lausanne, Antipodes, 2013, vol. 32, 167 p.

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